ELLE DANSE AVEC LES ROUES
Lila Derridj est danseuse , photographe , comédienne et architecte . On l ' a vue dans la comédie musicale " Les Hors-la-Loi " sur son fauteuil roulant au milieu de comédiens valides . Cette artiste de 37 ans milite pour changer le regard des gens sur les personnes qui ont un handicap visible .
" Quand je dis que je suis danseuse professionnelle , on me répond toujours : " Mais comment tu fais ? " . Les gens ont des images stéréotypées dans la tete : danser , c ' est forcément debout " . Il y a cinq ans , Lila Derridj a rejoint la compagnie " Danse avec les roues " , créée par la chorégraphe Isabelle Brunaud . Ce jeudi matin , elle suit un atelier d ' improvisation . Dans ce cours ou se melent personnes valides et handicapées , rien ne la distingue des autres : elle porte son partenaire , se fait porter , explore le mouvement ...
A la fin de ces trois heures de création chorégraphique , elle remonte sur " son bazar " comme elle dit . Joyeuse et pétant la forme . On avait oublié son fauteuil roulant devenu un élément ludique entre les danseurs . " Dans notre société , si l ' on a une différence visible comme la mienne , on est voué à l ' échec . Ce sont les autres qui nous créent des limites " .
Lila a contracté , à l ' age de 13 mois , le virus de la poliomyélite en Algérie ou elle est née . Son père qui tient un magasin de pret-à-porter féminin en France , décide de la faire soigner à l ' hopital Raymond Poincaré de Garches .
" On ne m ' avait rien expliqué . J ' avais quatre ans et je n ' étais pas consciente de mon handicap . Je croyais que j ' étais là pour apprendre le français car j ' avais conscience que je ne parlais pas la meme langue que les gens qui m ' entouraient . Je suis restée un an . C ' était la première fois que j ' étais séparée de ma mère . Ca a été un grand moment de solitude " .
Elle subit alors trois grosses opérations de la colonne vertébrale qui la tiennent , à chaque fois , éloignée de sa famille . " J ' ai perdu cinq ans de ma vie dans les hopitaux , constate-t-elle aujourd ' hui . Ca ne m ' a pas empechée d ' avoir un bac + sept " . C ' est à l ' école qu ' elle prend conscience de sa différence . Sa classe étant au premier étage , elle ne peut pas aller jouer à la corde à sauter ou courir avec ses camarades . Elle se sent isolée . " Les enfants sont cruels . Les relations dans la cour de récréation révèlent ce que l ' on va rencontrer dans la société .
Elle n ' en dira pas plus . Le sentimentalisme , ce n ' est pas son crédo . Le misérabilisme non plus . En 1982 , elle choisit d ' intégrer le lycée Toulouse-Lautrec de Vaucresson qui accueille handicapés moteurs et valides . L ' idée de cet établissement spécialisé , construit en pleine verdure , est née à la fin des années soixante-dix afin que les enfants généralement scolarisés dans une annexe de l ' hopital de Garches , ne se sentent pas exclus de la vie sociale . A l ' époque , c ' était une sacrée révolution .
" J ' y ai passé une adolescence géniale . Mais on est cachés . Personne ne nous voit et l ' on n ' a aucun contact avec le monde extérieur . Ceux qui sortaient avec leurs potes étaient les moins handicapés ou les plus démerdards , comme moi . A la fin de nos études , on s ' est retrouvés d ' un coup face à toutes les difficultés : prendre un transport en commun , trouver un appartement , payer un loyer , faire ses courses ...On ne savait pas faire tous ces trucs que tout le monde fait au quotidien . Ce type de lycée n ' a de sens que s ' il se trouve ancré dans une ville " .
Lila a toujours refusé de vivre sa différence comme un handicap . Elle a eu des histoires d ' amour comme toutes les femmes . " On s ' imagine qu ' on a un corps asexué . Bien sur , c ' est difficile de savoir dans une relation avec un homme si c ' est son handicap qui est la cause d ' une rupture " . Elle a voyagé en Inde , en Grèce , en haut du Machu Picchu au Pérou , seule ou avec des amies , toujours en routade , sac au dos .
" Il faut arriver à mener une existence comme tout le monde avec son handicap . C ' est toujours sur un fil car ce que nous renvoie la société est souvent ultra-violent " . Elle se souvient encore de la fille à la fac de Jussieu qui lui a pouffé de rire au nez lorsqu ' elle lui a dit qu ' elle voulait , après son DEUG de langues , intégrer une école d ' architecture et lui balancé : " C ' est comme les aveugles qui veulent devenir peintres " .
" Je les ai tout de meme faites mes études d ' archi . Mais on m ' a appris à constuire des lieux de vie pour un standard d ' individus dans lesquels je ne pouvais pas me reconnaitre . Je loue depuis douze ans un rez-de-chaussée dont les volets extérieurs sont difficiles à fermer , les portes trop étroites . Rien n ' est conçu pour ma mobilité " .
Pour faire avancer les choses , Lila a monté une exposition de photos consacrées à une amie paraplégique . Elle a réalisé aussi un court-métrage sur deux femmes . L ' une marche , l ' autre se déplace en fauteuil roulant et se cogne dans le métro , le RER , les centres commerciaux aux obstacles urbains .
Elle a joué dans la comédie musicale " Les Hors-la-Loi " , produite par Dove Attia qui , l ' année dernière , mettait en scène des handicapés et des personnes dites " normales " .
" En France , on en est encore au Moyen Age . Comme les Noirs , les homos , j ' appartiens à une minorité invisible . J ' aimerais qu ' un jour , on puisse ouvrir son poste de télé et voir , au JT ou dans une pub , un handicapé . Ce genre de spectacle très populaire aide à faire tomber les préjugés . Sur scène , je vais au sol , je m ' envole presque dans les airs dans une portée magnifique . Je ne suis pas un buste sur un fauteuil roulant ". Non , Lila , vous etes une artiste , tout simplement .
Compagnie : " Danse avec les roues "
e-mail : isabelle.brunaud@free.fr
" Quand je dis que je suis danseuse professionnelle , on me répond toujours : " Mais comment tu fais ? " . Les gens ont des images stéréotypées dans la tete : danser , c ' est forcément debout " . Il y a cinq ans , Lila Derridj a rejoint la compagnie " Danse avec les roues " , créée par la chorégraphe Isabelle Brunaud . Ce jeudi matin , elle suit un atelier d ' improvisation . Dans ce cours ou se melent personnes valides et handicapées , rien ne la distingue des autres : elle porte son partenaire , se fait porter , explore le mouvement ...
A la fin de ces trois heures de création chorégraphique , elle remonte sur " son bazar " comme elle dit . Joyeuse et pétant la forme . On avait oublié son fauteuil roulant devenu un élément ludique entre les danseurs . " Dans notre société , si l ' on a une différence visible comme la mienne , on est voué à l ' échec . Ce sont les autres qui nous créent des limites " .
Lila a contracté , à l ' age de 13 mois , le virus de la poliomyélite en Algérie ou elle est née . Son père qui tient un magasin de pret-à-porter féminin en France , décide de la faire soigner à l ' hopital Raymond Poincaré de Garches .
" On ne m ' avait rien expliqué . J ' avais quatre ans et je n ' étais pas consciente de mon handicap . Je croyais que j ' étais là pour apprendre le français car j ' avais conscience que je ne parlais pas la meme langue que les gens qui m ' entouraient . Je suis restée un an . C ' était la première fois que j ' étais séparée de ma mère . Ca a été un grand moment de solitude " .
Elle subit alors trois grosses opérations de la colonne vertébrale qui la tiennent , à chaque fois , éloignée de sa famille . " J ' ai perdu cinq ans de ma vie dans les hopitaux , constate-t-elle aujourd ' hui . Ca ne m ' a pas empechée d ' avoir un bac + sept " . C ' est à l ' école qu ' elle prend conscience de sa différence . Sa classe étant au premier étage , elle ne peut pas aller jouer à la corde à sauter ou courir avec ses camarades . Elle se sent isolée . " Les enfants sont cruels . Les relations dans la cour de récréation révèlent ce que l ' on va rencontrer dans la société .
Elle n ' en dira pas plus . Le sentimentalisme , ce n ' est pas son crédo . Le misérabilisme non plus . En 1982 , elle choisit d ' intégrer le lycée Toulouse-Lautrec de Vaucresson qui accueille handicapés moteurs et valides . L ' idée de cet établissement spécialisé , construit en pleine verdure , est née à la fin des années soixante-dix afin que les enfants généralement scolarisés dans une annexe de l ' hopital de Garches , ne se sentent pas exclus de la vie sociale . A l ' époque , c ' était une sacrée révolution .
" J ' y ai passé une adolescence géniale . Mais on est cachés . Personne ne nous voit et l ' on n ' a aucun contact avec le monde extérieur . Ceux qui sortaient avec leurs potes étaient les moins handicapés ou les plus démerdards , comme moi . A la fin de nos études , on s ' est retrouvés d ' un coup face à toutes les difficultés : prendre un transport en commun , trouver un appartement , payer un loyer , faire ses courses ...On ne savait pas faire tous ces trucs que tout le monde fait au quotidien . Ce type de lycée n ' a de sens que s ' il se trouve ancré dans une ville " .
Lila a toujours refusé de vivre sa différence comme un handicap . Elle a eu des histoires d ' amour comme toutes les femmes . " On s ' imagine qu ' on a un corps asexué . Bien sur , c ' est difficile de savoir dans une relation avec un homme si c ' est son handicap qui est la cause d ' une rupture " . Elle a voyagé en Inde , en Grèce , en haut du Machu Picchu au Pérou , seule ou avec des amies , toujours en routade , sac au dos .
" Il faut arriver à mener une existence comme tout le monde avec son handicap . C ' est toujours sur un fil car ce que nous renvoie la société est souvent ultra-violent " . Elle se souvient encore de la fille à la fac de Jussieu qui lui a pouffé de rire au nez lorsqu ' elle lui a dit qu ' elle voulait , après son DEUG de langues , intégrer une école d ' architecture et lui balancé : " C ' est comme les aveugles qui veulent devenir peintres " .
" Je les ai tout de meme faites mes études d ' archi . Mais on m ' a appris à constuire des lieux de vie pour un standard d ' individus dans lesquels je ne pouvais pas me reconnaitre . Je loue depuis douze ans un rez-de-chaussée dont les volets extérieurs sont difficiles à fermer , les portes trop étroites . Rien n ' est conçu pour ma mobilité " .
Pour faire avancer les choses , Lila a monté une exposition de photos consacrées à une amie paraplégique . Elle a réalisé aussi un court-métrage sur deux femmes . L ' une marche , l ' autre se déplace en fauteuil roulant et se cogne dans le métro , le RER , les centres commerciaux aux obstacles urbains .
Elle a joué dans la comédie musicale " Les Hors-la-Loi " , produite par Dove Attia qui , l ' année dernière , mettait en scène des handicapés et des personnes dites " normales " .
" En France , on en est encore au Moyen Age . Comme les Noirs , les homos , j ' appartiens à une minorité invisible . J ' aimerais qu ' un jour , on puisse ouvrir son poste de télé et voir , au JT ou dans une pub , un handicapé . Ce genre de spectacle très populaire aide à faire tomber les préjugés . Sur scène , je vais au sol , je m ' envole presque dans les airs dans une portée magnifique . Je ne suis pas un buste sur un fauteuil roulant ". Non , Lila , vous etes une artiste , tout simplement .
Compagnie : " Danse avec les roues "
e-mail : isabelle.brunaud@free.fr
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